CSV RETEX

CSV, un RETEX sur les facteurs humains.

Voici un récit surprenant,  le Retour d’Expérience positif d’une journée « ordinaire » de notre Grande Traversée des Alpes. Où il est question, au final, de l’intérêt du débriefing et des réalités des facteurs humains dans un fonctionnement groupal.

Quatrième jour de notre GTA 2022

Nous sommes arrivés bien tard au refuge de Valsorey. Beaucoup trop tard…, vers 19h et juste pour mettre les pieds sous la table. Et pourtant, après le repas, malgré la fatigue, nous avons quand même préparé la journée du lendemain en dessinant une CSV. Peut être la journée la plus engagée de notre traversée des Alpes. 

Il faut dire que cette étape de Valsorey à Chanrion par le Plateau du Couloir est l’une des plus difficiles de Chamonix Zermatt. C’est l’itinéraire historique, le plus alpin et le plus esthétique. Et c’est pourquoi aussi la grande majorité des groupes, surtout ceux d’agences, préfèrent emprunter l’itinéraire par Verbier: simple, classique et très fréquenté.

Nous préparons donc le mieux possible cette prochaine journée avec la CSV et les trois petits stabilos. Autour de la table règne une certaine tension et beaucoup d’interrogations, pour ne pas dire d’angoisses. Forcément, c’est le premier tronçon de l’itinéraire, le plus alpin, qui capte toute notre attention. J’ai beau exprimé (avec la gardienne) que cette pente à 35/40 ° pour accéder au plateau n’est « qu’une pente de neige » qui aujourd’hui est en excellentes conditions avec de bonnes marches, et qu’il suffira de passer en mode Alpinisme avec piolet et crampons pour progresser sereinement. Cette tension persistera, même en structurant le mieux possible le groupe avec les anges-gardiens habituels. De mon côté, je m’encorderai avec Dorothée et pour les autres binômes, l’encordement sera décidé en temps utile, à un point de décision bien identifié. 

Sur le croquis de la CSV du jour, nous identifions également les autres points clefs de l’itinéraire, une première vigilance de risque de chute (avec des pentes à plus de 30° au-dessus d’une barre. avant de remonter au col de Sonadon. Puis un deuxième passage raide en traversée, à proximité de crevasses.

Enfin, une vigilance Cartographie à la sortie du glacier, jusqu’au point où il faudra absolument remettre les peaux pour rejoindre le point XXX et basculer dans le vallon de xxx. Les vigilances nivologiques ne sont pas à l’ordre du jour car le BERA annonce un risque Limité. Et nous n’avons pas encore terminé notre réflexion sur les vigilances du terrain glaciaire pour bien les représenter sur le croquis de l’itinéraire.

Sur le terrain…

La journée se passera merveilleusement bien. 

Nous nous décalerons d’horaire avec un autre groupe et la montée se fera sans encordement pour la majorité du groupe, sauf pour notre petite cordée (Dorothée, Jean-Michel et moi) qui évoluera en dernière position. L’arrivée au plateau du couloir provoque une satisfaction extrême, une libération aussi. Il fait super beau, le paysage est splendide et nous avons réussi, sans stress superflu, à surmonter ce passage technique.

Je reprends la conduite du groupe pour la descente jusqu’au point de remontée à xxx, pour que tout le monde profite le mieux possible de la descente. J’ai particulièrement préparé l’itinéraire sur AlpineQuest et quasi tout le monde a également une application cartographique sur son téléphone.

Pour la dernière remontée au refuge depuis le canyon d’Otema, changement de Lead et arrivée tranquille au refuge Chanrion. Certainement, l’un des plus beaux refuges de la Haute Route et avec un accueil au top.

Un débriefing exemplaire…

La CSV est un outil de préparation graphique d’une sortie mais c’est aussi un outil très utile pour le débriefing de la journée et pour la capitalisation des expériences. C’est une forme de traçabilité de nos actions. Et nous allons être tous surpris par les réalités qui seront mis en évidences par nos échanges.

Ce samedi matin, nous avons du temps. 

Nous sommes à mi-parcours de notre voyage et aucune envie de s’entasser au refuge des Vignettes un week end qui sera notre prochaine étape. Certains feront une journée de repos pendant que d’autres traceront le début de l’itinéraire du lendemain vers les Portons. Une tache rendue plus complexe par le manque de neige et qui sera très appréciée au petit matin.

Après un super petit déjeuner, le croquis de la CSV est posé sur la table et nous allons reprendre point par point tous les passages qui avaient été identifiés comme délicats, pour valider la préparation et analyser notre fonctionnement sur le terrain.

La montée en crampons jusqu’au Plateau du Couloir.

Où il est question de la notion d’exposition et d’engagement. Mais surtout d’un changement d’activité, de skieur nous sommes passés à alpiniste. Et nous avons, par la même occasion omis de faire le contrôle DVA au départ. Certains ont même oublié de l’allumer !

Et, même quand nous avons rechaussé les skis, nous n’y avons pas pensé… Tous un peu obnubilés par ce passage technique et par un BERA très rassurant depuis plusieurs jours. Surprenant pour un groupe pourtant rodé à cette routine.

La première descente raide.

Les conditions de ski étaient bonnes et tout le monde à l’aise. Par contre, c’est un lieu propice aux accumulations qui surplombent une barre de rocher, et par neige dure, une chute aurait également des conséquences dramatiques. 

Mais pourquoi donc Jean-Michel est-il passé en dernier ? Heureusement, accompagné par Jérome…

La traversée au-dessus des séracs.

Nous discutons du sens des traces existantes (faites la veille par deux guides et leur groupe) et de nos options en fonction des pentes affichées et du terrain glaciaire. Des différences entre la préparation, même très précise et la réalité du terrain. Et il est plutôt rassurant de constater que la préparation ne nous enferme pas dans un déroulement formaté d’avance.

Au début du glacier, une combe à 30° !

Ce passage était bien identifié (un hachurage en rouge) et nous avions simplement décidé de l’éviter pour rejoindre en traversée des pentes plus douces et en mode Détendu. 

Mais sur le terrain, je n’ai absolument pas fait ça ! J’ai directement rejoins le sommet de la pente et au lieu de traverser à flanc, je m’y suis engagé franco, avec juste une consigne à Magali qui était juste derrière moi «  On suit ma trace et on s’espacent dans la pente. OK ? ». Je me rappelle m’être arrêté en haut de la pente pour observer le terrain et vérifier sur Alpine Quest les pentes du bas, puis je m’y suis engagé en me disant qu’il y avait bien une accumulation (la chute de neige de lundi passée) mais à priori pas de strate fragile.

J’ai tiré des grandes courbes et attendu tout le monde dans le grand plat du glacier. La consigne d’espacement dans la pente a été scrupuleusement respectée et j’ai même crié qu’il était possible de sortir de ma trace pour faire chacun la sienne.

Le cadre était grandiose, l’ambiance euphorique, la neige superbe et le ski au top ! Mais pour autant était-il nécessaire de skier cette pente… ?

NON ! La trace enregistrée ne fait aucun doute… ! 

  • Pourquoi n’y a-t-il pas eu regroupement et point de décision (Stop/Think & Share) au moment bien identifié où il y avait un changement de vigilance (de Méfiant à Alerté) ?
  • Pourquoi le leader ne l’a-t-il pas fait ? 
  • Et pourquoi les membres du groupe ont-ils suivi sans faire de remarque sur cette anomalie ?

En fait, tout c’est passé dans le Move. Sans concertation, ni avant la pente, ni pendant, ni après !

Et cette situation illustre parfaitement la problématique du mode ALERTÉ (voir également le texte dédié à ce mode), la réduction du risque a été présent et minimaliste, l’explicitation de la consigne inexistante et non débattue.

Pourquoi me suis-je engagé dans cette pente à plus de 30°, si loin de tout, lors d’une journée engagée de traversée ?

La réponse est à la fois limpide et dramatique. Tout simplement pour faire du bon ski et pour ne pas suivre les autres traces ! Deux biais cognitifs archi connus…

Mag (bonne skieuse) confirmera qu’elle y a prit beaucoup de plaisir, alors que Jérome (qui ski tout aussi bien) précise qu’il se serait fait autant plaisir dans les pentes plus douces à proximité et en-dessous de 30°.

Le verdict est limpide…

Je suis à la fois consterné et sidéré par l’analyse de cette situation. In situ, je n’avais rien relevé de problématique. Bien sûr, il ne s’est rien passé de grave et en plus, la journée a été unanimement appréciée. Mais quelle expérience, quelle mise en évidence limpide des biais cognitifs dans nos décisions, même en y étant, les uns et les autres, familiers. Même en y étant attentifs.

L’intérêt de la CSV a également été confirmé, pour la compréhension par chacun de l’itinéraire et de ces enjeux. Et surtout, par cette possibilité de faire un débriefing concret et documenté de la sortie et de sa préparation.

La capitalisation de l’expérience…

C’est un sujet qui a été, jusqu’à présent peu abordé. Existe-t-il des études et des publications?

  • Concrètement, qu’allons nous conserver de cette journée ? 
  • Que nous pourrons réutiliser et partager ?

ENCORE EN TRAVAUX POUR Y AJOUTER DES COMMENTAIRES ET DES PHOTOS.

Mi Avril 2022, cette drôle de saison se termine en pente douce. Mais la réflexion sur la Cartographie Systémique des Vigilances ne va pas s’arrêter là. 

3 réflexions sur “CSV, un RETEX sur les facteurs humains.”

  1. Ping : CSV, les témoignages des utilisateurs...

  2. Ping : CSV, de la vigilance « risque de chute » à la vigilance « Alpinisme ».

  3. Ping : CSV, l'article de la revue de l'ANENA

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