phoksundo

Phoksumdo (Phug gsum mdo)

Contes, légendes et réalités du Reng spung mo

Phoksumdo (Phug gsum mdo) « le creux où trois rivières se rencontrent » fait référence au lac de couleur turquoise, entouré de falaises sur trois de ses côtés, dont l’eau se déverse dans la vallée par une cascade de 150 m de haut.

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Phoksumdo, une histoire de communautés

Les habitants de Phoksumdo appartiennent à une petite communauté, parlant le tibétain et de religion bön ; les deux principaux villages étant Tsho (tsho yul) et Pugmo (spung mo). Ces deux communautés forment l’unité administrative appelée Phoksumdo Village Development Committee (VDC).

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Tsho ou Tsho Yul, le « village du lac » est la dénomination locale du village appelé Ringmo ou Reng sur les cartes népalaises.

Les deux villages forment par ailleurs une unité culturelle appelée Reng spung mo dont les habitants ne se marient qu’entre eux, pratiquant une stricte endogamie qui exclut notamment les habitants de culture tibétaine des villages du haut Dolpo. Cette restriction est étonnante car, historiquement, il est possible de tracer l’origine de certains clans du Reng spung mo à des scions de clans tibétains du Dolpo. De même les gompas böns de Pugmo, de Tsho mais aussi de Dho/Tarap et Tsharka sont des créations secondaires du monastère de Samling, lui même fondation secondaire du monastère bön de Lubra au Mustang.

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Malgré le fait que, selon la légende, un sage bön : Drenpa Namkha pacifia la région de Pugmo et qu’un saint bouddhiste Padmasmabhava fit de même à Tsho, les habitants des deux villages suivent maintenant les rites de la foi bön.

La croyance dans des dieux du territoire (yul lha) est commune et les relations existantes entre ces dieux contribuent à unir les deux communautés.

Cette unité se reflète dans les pratiques de mariage mais aussi dans la participation conjointe à des fêtes destinées à honorer les yul lha, dans des pèlerinages (Lama Chumik et Jagdul), dans l’existence d’un dialecte spécifique (Phoksumdo-ke) différant largement des dialectes parlés dans les villages du haut Dolpo, plus au nord.

Initialement cette zone fut peuplée successivement par les membres de plusieurs clans tibétains venus du Tibet, du Mustang et de l’Ouest du Népal. Ces différentes migrations s’unirent progressivement pour former une entité religieuse, économique se différenciant des populations avoisinantes.

Selon la tradition orale, la vallée où se situe Pugmo aurait été visitée pour la première fois par le sage bönpo Drenpa Namkha. Chevauchant un rayon de soleil, il s’appliqua à vaincre les dieux locaux, démons et esprits (yul sa, sadak, gzhi bdak etc.) peuplant les montagnes, vallées, cours d’eau et forêts de la région en les transformant en protecteurs de la doctrine bönpo.

XXX

La divinité principale contrôlant la vallée de Pugmo a pour nom Yul lha Lhabtsen Gyalpo, également dénommé Pugmo Lhabtsen ou Puptsen. Elle est décrite, vue de face, comme un très bel homme, monté sur un cheval. Mais, s’il se retourne et montre son dos, on ne voit qu’une cavité contenant son cœur.

Cette caractéristique est très semblable à celle décrite au Ladakh/Zanskar à propos des divinités tsen.
Les tsan ou tsen sont particulièrement présents dans l’imaginaire ladakhi. Vus de face, ils frappent par leur beauté. Ces démons errent la nuit. Ils quittent alors les abords désertiques des oasis pour traverser sur de superbes chevaux à crinière rouge l’espace habité en suivant inlassablement les mêmes trajets – appelés pour cette raison tsan lam ou « chemins de tsan » – et rôder près des maisons. Esprits rouges des rochers, ils sont souvent décrits comme n’ayant pas de dos, montrant ainsi les organes internes du corps.

Si on les croise à la tombée de la nuit, il faut surtout éviter de se retourner car les pires déboires s’abattraient alors sur l’imprudent : fièvre, frissons, maux de tête, douleurs diffuses. La plupart des morts prématurées non prévisibles leur sont attribuées et le mort est alors susceptible (si une cérémonie de funérailles particulière n’est pas pratiquée) de se transformer lui même en tsan. Les tsan sont toujours, au Ladakh, considérés comme des ennemis contre lesquels seul l’évitement est une stratégie appropriée. Vouloir les apaiser est inutile, c’est pourquoi aucun autel ne leur est consacré.

Partout ailleurs dans l’espace culturel tibétain, les tsen sont représentés comme des guerriers, des cavaliers en armure, brandissant armes et étendards. On ne trouve en général pas la référence, à l’inverse du Ladakh, à la notion d’absence de dos – la description de Puptsen est donc particulière -. De couleur rouge (seul trait récurrent), ils vivent souvent, au sommet des montagnes. Ils forment une société complexe avec ses rois, ses palais et ses maisons de cuivre.

Contrairement à la croyance des ladakhi, ces tsen sont souvent au Tibet, au Népal ou au Bhoutan choisis comme divinités protectrices du territoire ou de la filiation. Les paysans leur érigent des sanctuaires dans l’aire villageoise (lhatos) ou sur le toit des maisons (tsen khang) et les honorent par des fumigations d’encens.

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Yul lha Lhabtsen Gyalpo est en fait l’union de trois divinités. La divinité principale, le blanc Lhabtsen Karpo réside sur la montagne Kangsumnya (Kanchauni, Kang Chunni) au nord-ouest de Pugmo. Les deux autres ayant pour nom Lhabtsen Mugpo – divinité d’apparence féroce et de couleur rouge- et Dutsen Drakpa Nying Ralchen. Ce dernier réside dans une paroi rocheuse présentant une profonde fissure, abritant une cascade. Ce lieu est lui aussi situé au nord-ouest de Pugmo à proximité du col Kagmara La et de la montagne Kangsumnya.

Kangsumnya
La montagne Kangsumnya

Yul lha Lhabtsen Gyalpo est marié à trois femmes. La première est une féroce démone (dumo, bdud mo) ayant de longs crocs apparents ; la seconde est un esprit naga ou lu (klu): Dechen Gyalmo (Klu mo Bde chen rgyal mo), une très belle et paisible déesse des sources et la troisième s’appelle Tibtu Gyalmo, la femme qui vient du sud (de Tibtu ou Tibrikot).

Plusieurs traditions font remonter la première vague de peuplement de la vallée à un membre de la famille royale du Mustang.

Le roi et la reine du Mustang avaient une fille. Un jour en gardant un troupeau, elle trouva une pierre dont la surface était ornée de la lettre tibétaine A. Pensant que la pierre était sacrée, elle l’enveloppa dans sa ceinture et la rapporta chez elle. Mais quand elle voulut la montrer à ses parents, la pierre avait disparue. Peu de temps après la fille se découvrit enceinte et après neuf mois donna naissance à un garçon nommé A am pal (A am dpal ou A me dpal), le garçon émanant du A. Ce fut le début du lignage Dong Minyag dont les descendants habitent toujours le groupe de maisons de Pugmo appelé Phaldua – un nom fréquemment utilisé pour désigner le clan lui-même –.

Selon une autre légende, le clan est originaire du Tibet et d’un homme appelé Limi Gyalpo, qui s’installa ensuite à Lo Manthang. Un membre de ce groupe parvint à séduire une fille de la famille royale du Mustang qui donna naissance à un fils illégitime. En grandissant, le garçon devint un spécialiste religieux renommé. Il fût ensuite banni au Dolpo afin d’éviter les conflits avec la famille royale. Il s’installa d’abord à Tibtu (Tibrikot) puis ensuite à Pugmo.

Les membres du clan Don Minyag, en s’installant établirent une relation étroite de dévotion avec Yul lha Lhabtsen Gyalpo, dont ils reçurent les faveurs et protection. Cette relation spéciale a perduré et c’est toujours parmi les membres de ce premier clan, que le chef du village est choisi par la communauté.

Une légende raconte qu’un membre du clan Dong Minyag qui était en bons termes avec Pugmo Lhabtsen le rencontrait souvent lorsqu’il traversait le Kagmara La pour commercer. Un jour il demanda à Lhabtsen de lui présenter sa femme. Malgré tous les avertissements du dieu, il insistait. Il fût alors informé de se présenter avec comme cadeau une cuisse de chèvre la viande moelleuse. Parcourant le palais du dieu, il traversa successivement neuf portes. Derrière la dernière se trouvait la démone. Quand Lhabtsen lui présenta son ami, sa langue surgit, soudainement de sa bouche béante, l’effrayant à un point tel qu’il mourût à son retour chez lui. Depuis, plus personne n’a essayé de la rencontrer.

La seconde femme, Lumo Dechen Gyalmo est par contre une divinité paisible résidant dans une source située à proximité du palais rocheux de son époux. C’est à cette source que se rendent des spécialistes religieux (sad srung) pour demander à la déesse, la pluie, des récoltes abondantes et une protection contre le gel et la grêle.

Un jour, alors que le lama Gekhod Rinchen Gyaltsen était en prière devant la source, la déesse lui apparût, lui donnant une pierre en forme de conque. Après être retourné dans son village, il sortit la pierre de sa poche et une douce pluie commença à tomber.

Tibtu Gyalmo, est la troisième femme, « celle qui vient du sud » : de Tibtu ou Tibrikot où selon la légende s’était d’abord installé le premier membre du clan Dong Minyag avant de rejoindre Pugmo.

Cette épouse pourrait être la réminiscence de relations anciennes favorisant les mariages entre les deux communautés villageoises. A l’heure actuelle ces relations n’existent plus.

Auparavant, l’esprit de Pugmo Lhabtsen s’incarnait dans l’esprit de l’un des membres du clan Dong Minyag. Le médium incarnant la divinité entrait alors en transes extrêmement violentes, répondant aux questions des villageois, prédisant l’avenir des récoltes et du pays. Ces dernières années malgré plusieurs tentatives, le dieu ne s’est plus incarné mais il se manifesterait à l’occasion aux membres du clan, en pénétrant leurs rêves.

Dans l’un de ces rêves, Pugmo Lhabtsen et ses amis visitaient une maison de Phaldua, se régalant d’énormes quantités de bière (chang). Le dieu se rendant compte qu’ils avaient épuisés toute les réserves de leur hôte, laissa pour le remercier une turquoise de la grosseur d’un poing. Beaucoup de villageois de Pugmo affirment que leurs pères ont vu cette turquoise mais personne ne sait où elle serait cachée à l’heure actuelle.

Les autels (lhatho) des divinités, sont des constructions de pierres sèches ou de briques de terre, ornées de cornes de bouquetin et de bouc, couronnées d’un bouquet de branches que maintient une longue bande de gaze claire (khatak) et au cœur duquel sont piquées des flèches.

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L’autel principal de Pugmo Lhabtsen est situé à peu de distance du Kagmara La, en dessous de la paroi fissurée, demeure du dieu.

Un second autel est situé au dessus du village de Pugmo. Il est peint en rouge – une caractéristique des autels des divinités lha tsen – est se reconnaît aux très nombreuses flèches ornées de bandes de tissu plantées à son sommet. Il est appelé yulsa solsa (yul sa gsol sa) ou tsen khang (btsan khang). Une cérémonie : yul sa grol s’y déroule deux fois par an, au printemps et à l’automne encadrant le cycle des cultures, afin d’honorer les divinités du territoire.

Il s’agit d’une cérémonie complexe à laquelle ne participent que les hommes. Elle associe : fumigations de genévrier (bsans), érection de figurines (tormas) personnalisant les dieux, offrandes offertes à ceux-ci (farine, beurre, fromage etc.), prières.

Chaque divinité de Pugmo et de la vallée avoisinante de Gungthang (où sont bâties les gompas de Pugmer et où se déroule le pèlerinage de lama Chumik) est représentée par un gâteau sacrificiel (torma) et invoquée de manière particulière.

Les tormas représentant Lhabtsen Karpo, Lhabtsen Mugpo et la klu mo Dechen Gyalmo (dessin de Dargye Lama de Pugmo).

Le deuxième yul lha, particulièrement honoré par les villageois de Pugmo, porte le nom de Kangchen Ralwa (Gangs chen ral pa). Il réside au sommet d’une montagne ornée de glaciers située au nord du village. Cette montagne est nommée Kanjirowa sur les cartes népalaises et son sommet principal culmine à 6612 m.

Kanjirowa
Les sommets du Kanjirowa

Cette divinité puissante possède son propre autel situé au dessus du village à proximité de celui de Lhabtsen Gyalpo. Elle est considérée à la fois comme le yul lha de Pugmo mais aussi du village de Tsho (Ringmo)

Après les membres du clan Dong Minyag, les suivants à se fixer dans la vallée, étaient membres du lignage Treton (Tre ston). Venus de l’est du Tibet, ils professaient la foi bönpo. Ils bâtirent le premier temple de Pugmo. Un membre éminent de ce clan Treton Nyima Senge est considéré par les bonpös, comme le fondateur des pèlerinages de la montagne de cristal à Shey et du pèlerinage de Lama Chumik au dessus de Pugmo.
Un autre membre éminent de ce clan, Treton Tshewang Tshultrim construisit plusieurs monastères bön au Dolpo, dont le Namgyal Lhakang, le temple principal de Pugmo.

Les membres du clan Treton vivent dans un groupe de maisons appelé Labrang et leur clan est également appelé Labrang

Un autre clan important : le clan Khyungpo s’établit ultérieurement et a donné aussi à la communauté, nombre de lamas importants au cours des siècles. Les membres de ce clan fournissent avec ceux du clan Don Minyag, les spécialistes religieux (sad srung) intercédant auprès de la déesse Lumo Dechen Gyalmo.

La plupart des « maisons » de Pugmo appartiennent à l’un de ces trois clans. Ils disposent tous les trois d’un grand prestige et les membres de ces lignages se marient entre eux (en privilégiant le mariage exogamique où les époux appartiennent à des clans ou sous-clans différents) ainsi qu’avec les membres des lignages correspondants du village de Tsho (Ringmo).

Pugmo
Pugmo et sa gompa (en rouge).

Le village de Tsho est situé à proximité des berges du lac Phoksumdo à quatre heures de marche au nord-est de Pugmo.

phoksumdo

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Le village du lac

Phoksumdo. les légendes du lac.

Il existe plusieurs légendes entourant la naissance de ce lac, remarquable par la couleur bleue turquoise de son eau.

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Certaines font la part belle au bouddhisme et à son héros Padmasambhava (Guru Rimpoche).

padmasambava

Les histoires mythiques d’inondation causées par des divinités maléfiques sont légion dans toute la chaîne himalayenne et plus particulièrement au Dolpo. L’une de ces légendes mentionne cinq sœurs dümo combattues par les héros Gesar et par Padmasambhava. Dans ce contexte, le rôle de Gesar se limite au combat contre une démone de la vallée de Nangkhong. Padmasambhava prit ensuite le relais de Gesar, dont l’armée en l’absence de route ne put continuer la poursuite. Le Guru Rimpoche combattit ainsi les sœurs dans les régions de Panzang, Tarap, Nangkhong et finalement Reng Pugmo.

De nombreuses années dans le passé, une démone (bdud mo) sévissait au Tibet, parcourant le pays en causant à ses habitants de nombreux déboires. Padmasambhava (Guru Rimpoche, Pemajungne) décida de la poursuivre et de la chasser. La démone – représentée sous les traits d’une vieille femme (iwi) ou d’un serpent (sbrul) – voulut se cacher et chercha un refuge auprès des habitants de Phoksumdo dont le village était alors situé au fond de la cuvette où se trouve actuellement le lac. Personne ne voulut l’accueillir à l’exception d’une vieille femme. La démone transportait avec elle deux récipients, l’un rempli d’huile et l’autre d’eau. Ce dernier tomba et son eau s’écoula toute la nuit. Au matin, la démone avait disparu et tout le village à l’exception de la maison de la vieille femme avait été noyé, seuls quelques mats ornés de drapeaux de prière réussissant à émerger. Quand Padmasambhava arriva un jour plus tard, il tailla grâce à son bâton magique, une brèche par laquelle l’eau du lac put s’écouler en cascade. Il continua à poursuivre la démone et parvint enfin, à la rejoindre au dessus de Sangtha, à l’attraper, la tuer et arracher son cœur de sa poitrine. Il existe toujours en ce lieu, un bloc rocheux triangulaire où le cœur aurait été déposé. L’eau de la source située à proximité est considérée par les habitants comme dangereuse à boire.

Dans une autre variante de l’histoire, la sorcière demande à la vieille femme de ne pas parler d’elle à P admasambhava. Elle lui offrit en échange une turquoise de la taille d’un « foie de chèvre ». Quand le Guru Rimpoche interrogea la vieille, elle mentit et déclara n’avoir vu personne. Il lui demanda alors de lui montrer ce qu’elle cachait dans sa ceinture. Pendant que le guru était occupé à défaire le nœud pour dégager la pierre qui y était cachée, la dümo inonda la vallée (selon les versions en crachant ou en renversant un récipient plein d’eau).

Padmasambhava vit alors que la vallée avait été entièrement inondée à l’exception d’un arbre orné de drapeaux sur lequel un coq s’était réfugié. Il sortit alors un bâton magique (kha khram ou khram shing) avec lequel il transperça le cœur de la démone et avec son poignard (phurba) il perça la rive rocheuse du lac créant la cascade par laquelle s’écoulèrent ses eaux. L’eau redescendit alors au niveau actuel du lac.

Phoksumdo
L’arbre de la légende ?

De telles histoires d’inondation et de drainage permettant en second lieu l’établissement d’une communauté, la culture d’une terre et la conversion au bouddhisme, sont légion dans tout l’Himalaya.

Les caractéristiques les plus remarquables de cette histoire : l’apparition de la démone, l’inondation et l’arbre émergeant de l’eau ainsi que la destruction de la démone, son bannissement ou sa conversion à la foi bouddhiste se retrouvent tel quel dans les légendes comptant les origines du peuple tibétain.

Une vaste mer recouvrait toute la planète, jusqu’au jour où elle se retira, laissant émerger la région du Tibet central. Une fois que la terre commença à surgir des flots, des forêts de genévrier s’installèrent. Beaucoup de lacs du plateau tibétain sont considérés comme les reliquats de cet océan primitif.

Cette terre était le lieu de vie d’une grande démone (srin mo). La princesse Wencheng (l’épouse chinoise du roi tibétain Songtsen Gampo), pût déceler qu’une démone était allongée en travers du haut plateau tibétain. La princesse put heureusement utiliser la géomancie pour la localiser et l’immobiliser. Cette démone fût subjuguée et « clouée » sur place par douze temples (dont la construction est attribuée à Songsten Gampo).

  • l’un sur le cœur de la démone, qui se trouvait sous un lac au centre de Lhassa : le Jokhang fut ainsi bâti une fois le lac asséché
  • quatre temples « runo », formant un carré et un rempart protecteur autour de Lhassa, pour immobiliser les hanches et les épaules de la démone
  • quatre temples « tandul », qui fixent les genoux et les coudes
  • quatre temples « yangdul », qui paralysent les mains et les pieds : l’un se trouve au Bouthan et l’autre au Sichuan, mais les deux autres ne sont pas localisés…

Une démone « clouée sur place » par l’axe en bois central du stupa (srog shing), « l’arbre de vie » est souvent retrouvée sous les fondations de chörtens.

C’est le cas des trois grands chörtens de Dho dans la vallée de la Tarap. Ils sont érigés sur les lieux où la tête et les bras de la démone ayant causé l’inondation de la vallée reposent après sa défaite par Padmasambhava et le drainage de l’inondation laissant une plaine fertile, apte à l’établissement humain ainsi qu’à la conversion de la population au bouddhisme

A Ringmo, le cœur de la dümo, transpercée par le bâton magique de Guru Rimpoche repose au fond du lac.

Phoksumdo… Selon les traditions bönpo

… qui prévalent maintenant à Tsho (Ringmo), l’eau du lac et le genévrier (shug pa) sortant de l’eau ont été créés par la déesse Trede Chenmo Relchikma, qui tout comme la démone de la version bouddhiste fit surgir l’eau en crachant sur le sol. Elle est appelée Tshomen Gyalmo (mTsho-sman rgyal-mo) par les bouddhistes et appartient au groupe des menmo (sman-mo). En dépit de son statut démoniaque, les habitants de Ringmo, professant la foi bön, la considèrent plutôt comme une déesse à part entière.

Dans ce contexte, le genévrier est un arbre sacré pour les divinités lha, un lha shings « arbre des dieux » « arbre aux feuilles turquoise » qui est considéré comme un antidote contre les poisons démoniaques et les pollutions et forme l’élément essentiel des rituels de fumigation (bsangs).

Cet arbre sacré marque au fond du lac, le centre imaginaire d’un espace quadrangulaire borné par quatre lieux de sacrifices aux divinités lu (klu), où un autel de pierre est protégé par un genévrier. Cette disposition remarquable rappelle la géographie sacrée d’Olmo Lungring, le lieu de naissance de Tönpa Sherab et la terre sainte (beyül) des böns. Olmo Lungring est entouré par un océan et un mur de montagnes. Le trajet d’une flèche tirée par Tönpa Sherab menant en son centre. De manière similaire, la cascade drainant le lac est aussi la porte d’entrée idéale au village isolé de Tsho.

Les quatre divinités lu (klu) sont les gardiennes des trésors du lac.
A Ringmo, un rituel se déroulant au début de l’été, réservé aux femmes, honore ces quatre « gardiennes.
Les déesses lu sont également honorées dans le foyer familial ; un lu bsangs est réalisé à chaque pleine lune ainsi qu’à certaines autres dates auspicieuses par la maîtresse de maison en un lieu particulier, un autel de pierre de forme conique, situé près de l’entrée de la maison.

Les rituels en rapport avec la déesse du lac, et les divinités lu sont en quelque sorte la contrepartie féminine des rituels aux dieux du territoire yul lha, domaine des hommes ; Cette démarcation ne signifie pas distance mais au contraire complémentarité des deux principes masculin et féminin.

La cérémonie yul sa gsol ne peut ainsi se réaliser sans offrandes de l’eau du lac et sans fumigations de genévrier. Dans le monde culturel tibétain, la notion de divinité-montagne, masculine, est très souvent associée à une divinité féminine personnalisée par un lac. A Ringmo, bien que Trede Chenmo Relchikma ne soit pas considérée par tous, comme l’épouse du yul lha Jowo Jungsa, elle apparaît cependant comme sa partenaire féminine.

Comme l’histoire de l’anéantissement de la démone par Padmasambhava le suggère, le village de Tsho fût tout d’abord habité par des bouddhistes de la tradition nyingmapa, avant qu’ils ne se rallient à la foi bön.

Le premier clan à s’être établi à Tsho porte le nom de Sholea. En arrivant, ils amenèrent avec eux leur dieu lignagier (pho la). Ce dieu porte le nom de Jowo Jungsa (Jo bo’byung sa). Il est le benjamin de treize frères qui se sont établis plus au nord – un des frères habitant la région de Saldang et un autre celle de Nyisal -.

L’endroit où séjourne Jowo Jungsa est un rocher triangulaire au pied de la montagne située au sud-est de Tsho.

Jowo Jungsa est rapidement devenu le yul lha de l’ensemble des habitants du village qu’ils fassent partie ou non du clan Sholea. Une cérémonie en l’honneur de la divinité, menée par des membres du clan Sholea, se déroule deux fois par an sur le lieu de l’autel de la divinité construit sur une colline au nord-ouest du village au pied de la montagne Kangchen Ralwa. A côté de l’autel, une construction plus petite est l’autel de la déesse considérée par certains comme sa femme. L’ensemble porte le nom de yab yum yul lha

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Yab yum yul lha

La cérémonie se déroule deux fois par an, au début et à la fin de la saison agricole (second et huitième mois du calendrier tibétain). Seuls les membres du clan Sholea, la personne en charge des rites de protection contre le gel et la grêle, le lama du monastère et son assistant entourent le lhato.

Ils apportent près de l’autel, de l’eau claire provenant du lac où réside la déesse. Cette même eau apportée par le plus jeune membre du clan Sholea est également utilisée pour la confection des tormas.

Un autel où sont disposées des tormas, des coupes, des lampes etc. .est alors confectionné au pied de l’édifice. Au fur et à mesure que se déroule le rituel, les drapeaux de prière sont changés, l’autel érigé, des prières récitées, des offrandes d’encens (lha bsangs) effectuées.

Les offrandes sont ensuite détruites, Une partie des tormas étant consommée et le reste détruit

Les autres villageois sont restés jusque là au pied de la colline. Ce n’est qu’à la fin de la cérémonie qu’ils peuvent approcher, exprimer leurs souhaits, planter leurs flèches et drapeaux de prière dans l’édifice, lancer du grain dans les airs en récitant « kye kye so so lha rgyal lo » proclamant la victoire des dieux sur les démons.

A Ringmo, durant ou après le rituel, un corbeau ou une corneille doit venir pendant quelques jours picorer les restes des offrandes. Si l’oiseau ne vient pas, c’est un signe que le yul lha n’a pas été satisfait et le rituel doit être répété.

A côté de la torma principale, représentant Jowo Jungsa figure l’effigie d’un autre yul lha important : Kangchen Ralwa (Gangs chen ral pa). Il est représenté sous la forme d’un cavalier noir d’apparence féroce vivant sur la montagne qui porte son nom au nord-ouest du village (Kanjirowa 6612 m). Ses assistants sont chargés de transporter les âmes des défunts dans des paniers jusqu’au sommet de la montagne. Son autel est construit à droite et proche de celui de Jowo Jungsa.

Ce yul lha n’est pas le dieu d’un clan précis. Les villageois considèrent comme leur « yul lha » de prédilection, l’une ou l’autre des divinités. Jowo Jungsa étant le dieu du clan Sholea est considéré (bien que les membres de ce clan soient maintenant bön) comme un dieu « bouddhiste ». Kangchen Ralwa est donc particulièrement populaire auprès des villageois dont les racines ne remontent pas au clan Sholea. Ces origines bouddhistes du clan Sholea expliquent sans doute aussi qu’ils n’occupent pas la position de chef du village. On peut déterminer l’origine des familles à la façon dont ils honorent leurs « pho la ». Les descendants du clan Sholea font des offrandes (bsangs)

  • des divinités ne possédant pas de nom, tandis que les familles d’origine bönpo honorent leurs protecteurs respectifs : Nyipangse, Apse, ou Magpon.

Un troisième yul lha appelé Yungdrung Traktsen est considéré comme le yul lha du monastère et réside sur la rive est du lac au dessus de la gompa. En tant que protecteur du monastère, il est honoré deux fois par an.

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Des divinités mineures (yul sa) possèdent aussi leurs autels.

Actuellement la plupart des spécialistes religieux opérant à Tsho : la personne en charge des rites de protection contre le gel et la grêle, le gardien du monastère, viennent du village de Pugmo. C’est probablement un processus analogue et l’influence de puissants lamas Treton et Khyungpo de Pugmo qui contribuèrent dans le passé, à la conversion des habitants bouddhistes de Tsho à la foi bön.

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K x : les quatre autels lu (klu)

T : Gompa

W : Cascade

  • : Résidence du Yul lha Jowo Jungsa

G : Résidence du Yul lha Kangchen Ralwa


Le mariage divin.

Le yul lha Pugmo Lhabtsen avait une très belle fille qui était désirée par le fils de Kangchen Ralwa. Après une longue cour, il fût décidé de les marier. Il fût convenu alors, qu’un autel en l’honneur de Pugmo Lhabtsen serait construit au dessus du village de Tsho et que de même un autel dédié à Kangchen Ralwa serait construit au dessus de Pugmo. De cette façon, les filles de Pugmo qui se mariaient avec des garçons de Tsho pouvaient rester sous la protection de leur yul lha et inversement.

Une version différente décrit une grande bataille entre les yul sa de Tso et Pugmo.
A Pugmo vivait une exquise yul sa femelle qui était promise à un yul sa mâle du même village, tandis qu’un autre yul sa de Tsho la convoitait. Il ne pût calmer son désir et décida avec ses amis de l’enlever. Le méfait fût découvert alors que les kidnappeurs remontaient l’abrupte face rocheuse située en dessous du lac. Une grande bataille commença qui se termina finalement par la victoire apparente des yul sa de Tsho. La yul sa enlevée ne l’avait semble t-il pas été contre son gré. Elle exhiba alors, son derrière nu, devant les yul sa de Pugmo. Son anus est encore visible au centre d’une formation rocheuse sous le village de Tsho.

Mais les yul sa de Pugmo, furieux, n’abandonnèrent pas et attrapèrent la fille. Ils lui coupèrent le nez car elle les avait déshonorés et trahi les règles de mariage qui avaient cours à cette époque à Pugmo. Une image du nez sanguinolent est également visible en dessous de Tsho. Mais le combat ne s’arrêta pas là. A leur tour, les yul sa de Tsho poursuivirent ceux de Pugmo jusqu’à la vallée de Gungthang. Une violente bataille s’engagea, gagnée par les yul sa de Pugmo qui tuèrent un grand nombre de yul sa de Tsho. Les restes de la bataille sont toujours visibles sous la forme de piles de pierres et de tombeaux, en suivant le tracé de pèlerinage de Lama Chumik

Le premier mythe représente le modèle actuel de mariage observée par les habitants de Pugmo et Tsho. Le second mythe évoque les conflits et les punitions encourues si les alliances maritales entre les deux villages ne se font pas conformément aux traditions et avec l’accord des deux familles.

Le deuxième récit a donné naissance à une tradition villageoise. La fiancée est enlevée par son futur mari pendant la nuit et amenée au village de son époux. Une écharpe blanche est laissée en évidence au dessus de la porte pour expliquer la disparition de la fille de la maison. Dès que l’écharpe est découverte, les membres mâles de la famille de la fiancée, armés, se lancent à la poursuite des agresseurs. Dès qu’ils les rattrapent, ils engagent le combat à coups de bâtons de paroles et de chansons. Après que l’excellence et la vertu des deux futurs mariés ait été confirmée, les membres de la famille de la fille sont invités pour partager de la bière (chang). Après une longue nuit de fêtes et de libations, le mariage est conclu et la famille confie la garde de sa fille à la famille de son mari sachant que celle-ci restera sous la protection de son yul lha.


Phoksumdo, les références scientifiques de cette compilation

  • 1) The Bon Landscape of Dolpo: Pilgrimages, Monasteries, Biographies and the Emergence of Bon (Anglais) Relié – 20 juillet 2012de Marietta Kind Furger Peter Lang AG, Internationaler Verlag der Wissenschaften, 2012

     

  • 2) Abducting the divine bride : Reflections on territory and Identity among the Bonpo community in Phoksumdo, Dolpo. de Kind, Marietta. Territory and identity in Tibet and the Himalayas / K. Buffetrille, H. Diemberger (Eds.) Leiden : Brill, 2002 p.271-288

     

  • 3) The yul lha gsol of mtsho yul : On the relation between the mountain and the lake in the context of the « land god ritual » of Phoksumdo (northwestern Nepal). de Hazod, Guntram Ouvrage: Reflections of the mountain : Essays on the history and social meaning of the mountain cult in Tibet and the Himalaya / A.-M. Blondeau, E. Steinkellner (Eds) Wien : Verlag der Österreichischen Akademie der Wissenschaften, 1996 p.91-111.


    Paulo, simplement à la technique
    Le 7 décembre 2017 depuis le Monastère de Shechen
    A Boudhanath

    boudhanath
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1 réflexion sur “Phoksumdo (Phug gsum mdo)”

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