• « Faire ensemble… » en ski de randonnée, des facteurs humains à….

    …  un questionnement sur le leadership en ski de randonnée…

    Le « faire ensemble » comme outils de transition de connaissance et facilitateur des modalités de prise de décision.
    Avec, au coeur de cette réflexion, la notion de projet
    …, pour que le leader devienne un animateur, « chef de projet » au coeur d’une équipe.

    Et comme objectif, plus de sécurité, de sérénité, de joie et plaisir dans nos itinérantes hivernales.


    Il faut parfois oser se jeter à l’eau, oser le grand bassin de ses pairs et du grand public.

    En ce début d’hiver qui dans les Alpes est au beau fixe, ici, au Népal, nous venons de boucler quelques virages d’anthologie ! Un pur et bref bonheur au Panbari, à plus de 6000 m… Nos péripéties d’expédition et la complexité de la conduite d’un groupe en si haute altitude et si loin, m’inspirent, pour ce texte initiatique sur le ski de randonnée « par chez nous ». 

    Il s’agit avant tout de descendre du piédestal du guide, et de proposer une réflexion sur le rôle du leader en ski de randonnée. Une réflexion qui soit transversale, commune à toutes les situations de groupe : concernant aussi bien le guide de haute montagne avec ses clients (dans le cadre professionnel), que l’initiateur (dans le cadre associatif), ou que l’amateur/amatrice avec sa bande de potes ou sa compagne/son compagnon (dans le cadre privé).

    Est-il possible d’apporter des pistes pour se simplifier la vie et réduire les prises de tête décisionnelles, en situation avalancheuses complexes ?
    La sécurité reste l’entrée la plus simple pour ce sujet, même si pour moi les valeurs philosophiques qui les sous-tendent sont bien plus importantes. Parler de sécurité concerne tout le monde : cela me concerne moi, tout autant que les autres.

    Et pour le dire tout net, dans le petit cercle des experts en nivologie (toutes institutions confondues), mais aussi dans la tête des leaders de la plupart des groupes en ski de randonnée, si la notion de facteurs humains prend de plus en plus d’importance, j’ai entendu peu de personnes remettre radicalement en cause la posture de leader ou la structure du groupe; on parle peu d’un fonctionnement participatif où chacun est impliqué, à un fonctionnement qui serait plus horizontal que simplement vertical.

    Regardez les schémas proposés : le leader est représenté en dehors du groupe, en position de surplomb et d’isolement, alors que pour moi, il est au coeur du groupe, immergé en son sein, avec un rôle qui doit être pensé dans le cadre d’une réflexion d’ordre systémique ; car ce sont plus les interactions entre les personnes qui sont intéressantes, et qui déterminent les prises de décision.

    (Voir références et documentation en fin de page.)

    Surprenant, non ?
    Tout le monde reste figé dans une structuration verticale. Le chef est en haut de la pyramide et c’est lui qui décide. Je ne remets pas ça en cause, mais ce qui me gêne, c’est qu’on oublie de questionner l’entre deux des relations au sein des membres d’un groupe, ainsi que les modalités de prise de décision. Dans ce domaine, mes potes commandants de bord à Air France m’ont beaucoup surpris… Par exemple, en situation décisionnelle sans notion d’urgence, la parole dans l’équipage est donnée en premier au moins expérimenté ! La personne moins expérimentée, afin de l’aider dans sa structure de raisonnement, présente sa proposition selon un schéma bien précis appelé FORDEC*. En ski comme dans beaucoup d’autres situations, si le chef se trompe, tout le monde va au tapis, que celui-ci soit guide, initiateur ou amateur expert. Et c’est suffisamment dramatique pour que l’organisation professionnelle des guides et les organismes de formation soient interpelés et s’interrogent sur la prise de risque.

    On parle donc des facteurs humains dans les prises de décision, mais on ne va pas plus loin. On a de nouveaux outils, des grilles, la méthode de réduction avec ou sans chiffre, le 3 x 3, les critères de vigilances etc.
    Mais on ne touche surtout pas à la posture du leader.

    Pourquoi ?
    Pour la grande majorité des montagnards et pour le grand public.

    Un guide « c’est un guide… » Et un guide c’est : « celui qui va devant » ? 
    Oui, bien sûr, parfois c’est indispensable.
    Mais si on prenait le temps d’expérimenter d’autres stratégies d’encadrement ? Dans toutes les situations courantes…

    Plus concrètement, peut-on faire l’hypothèse que plus la structuration du groupe est horizontale (avec un leader identifié, cela va de soi), plus la parole, plus l’expression des différents participants sur la situation en est facilitée ?
    Et plus ce leader, en faisant circuler cette parole, peut capter des interrogations qu’il avait peut-être mésestimées, voire carrément omises ? A défaut d’un vocable plus approprié, j’emploie actuellement l’expression de « faire ensemble ».

    Au préalable, il est nécessaire de préciser que plus l’ensemble des participants est acteur de la randonnée, plus les chances de chacun de progresser dans le domaine des savoirs comme dans celui des savoirs faire (par exemple en nivologie) sont importantes. On se trouve bien sûr dans le cadre de « Learning by doing », avec une rotation plus ou moins systématique des tâches effectuées et des statuts (par exemple, passer devant, faire la trace), même avec peu d’expérience ou une expérience en devenir. En structurant ainsi différemment le groupe, le leader augmente sa capacité à appréhender une situation très complexe grâce aux différents points de vue exprimés, et évitera ainsi peut- être de s’engager trop loin, irrémédiablement trop loin. Il n’est plus tout à fait tout seul ; si dramatiquement seul…

    Bien sûr, une telle situation complexe de mise en danger est rare : quelques-unes durant toute la saison d’hiver, pour l’ensemble des courses.

    D’autres critères plaident en faveur d’un changement de paradigme : pour faire simple, on apprend mieux et plus vite quand on est soi-même au charbon (on retrouve de nouveau la notion de « Learning by doing »). Je peux éprouver du plaisir à simplement suivre le leader et le groupe, mais que se passe-t-il si, tout à coup, on me donne l’occasion de faire par moi-même ? Il y a fort à parier que la perception de réussir quelque chose sera alors source de joie…

    Par exemple, imaginez le début d’une descente avec une belle combe sans trace et sans risque…
    Qui va ouvrir la pente ? 
    Et si le leader (pour une fois) laissait la place au skieur le moins aguerri, sans pression aucune ?
    Qu’en éprouverait ce dernier, en bas de la pente ?
    Et les autres skieurs ?

    Autre dossier, celui de la solidarité ou de la cohésion d’un groupe : le « savoir-être ensemble ».
    Si chacun expérimente la difficulté (et le plaisir) de faire et de proposer une belle trace à la montée, à l’ensemble du groupe (afin qu’il reste uni), n’est-il pas plus facile d’accepter des différences de formes ou de compétences de ses compagnons? Car pour « faire ensemble », pour devenir acteur du projet, il faut au minimum « rester ensemble ». C’est une obligation.
    Damned ! mais que dire de ces « groupes » de skieurs parfois échelonnés sur des kilomètres… ! ?

    On pourrait aussi aborder le sujet de la préparation de la course ?
    Peut-on imaginer que plus je suis impliqué dans cette préparation avec les outils qui vont bien, plus je suis présent à ma balade, et plus je me sens/je suis à ma place ?
    Je sais en effet où je vais, et comment j’y vais. Je peux être acteur quand je le souhaite ou quand on me le demande. De simple participant, je me transforme en acteur d’une rando au sein d’un groupe de skieurs, avec un vrai projet à réaliser et à réussir ensemble,  du mieux possible.
    Et cette transformation est loin d’être anodine !

    Aujourd’hui, je témoignerais surtout que, même en tant que vieux guide blanchi sous le harnais, j’éprouve un bonheur sans cesse renouvelé à pousser la spatule avec mes compagnons de raid ou de randonnée, même dans les balades les plus simples ; car je suis de plus en plus inspiré par ce « faire ensemble », et la qualité des relations qu’il génère (en plus d’une sécurité accrue). Il y a aussi tant de choses à découvrir et à expérimenter, avec ce plaisir subtil de voir les uns et les autres progresser ! Une source de joie telle que je n’imagine pas un seul instant faire autrement, pour les prochaines années.

    Vivement cet hiver…
    Paulo Grobel_un début décembre à Kathmandu


    La contribution de Bernard, compagnon du Panbari.

    « FORDEC :

    • F comme les Faits,
    • O comme Options possibles,
    • R comme risques encourus pour chacune des options,
    • D comme Décision (sachant qu’une bonne évaluation débouche sur une décision quasi naturelle),
    • E comme Exécution de la décision suivi des tâches et répartition
    • C comme Contrôle de ce qui a été décidé.

    La personne la plus expérimentée a forcément un schéma décisionnel plus court compte tenu de sa vision plus globale de la situation. »


    Il faudrait bien sûr approfondir cette réflexion sur  le « Faire ensemble… » en séparant bien : 

    • La question de l’apprentissage individuel par l’expérience
    • Celle des phénomènes de groupe dans le processus d’apprentissage avec ses dimensions en termes de sécurité
    • La question du processus décisionnel et du leadership

    Quelques auteurs de référence :
    K Lewin et G. Bateson, Pierre de Vissher, Paul Watzlawick, André Sirota, Didier Anzieu…


    Et bien sûr la documentation de l’ANENA
    (avec tous mes remerciements à Sebastien Escande et à toute l’équipe)
    .

    Le processus de décision dans la pratique du ski de montagne et des activités de plein air (Une réflexion sur la méthode 3×3 élargie) (na136)

    L’introduction des méthodes de prise de décision dans les formations de pratiquants (na138) (.pdf)

    Les facteurs humains en ski de randonnée (na142)

     

    ANENA

     


    Merci d’avance de vos commentaires, remarques et suggestions…
    Et surtout un bel hiver sur les skis à tous.
    Paulo

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