Everest et expéditions

Voici un texte publié dans Montagne Magazine suite à l’accident à l’Everest survenu ce printemps.

Vos commentaires sont bien sûr les bienvenues.
Bon été.

L’Himalaya est une chaine en perpétuelle mouvement et l’Everest grandit chaque année un peu plus. Régulièrement la terre tremble au Népal.
C’est comme ça, et tout le monde s’attend un jour à une secousse plus forte que les autres qui détruira la quasi totalité des zones urbanisées. Mais pour l’instant, dans la vallée de Kathmandu, des immeubles de plus de dix étages continuent de pousser comme des champignons et les gens de s’entasser dans des maisons de bric et de broc.

L’Everest et son microcosme, vit les mêmes ébranlements. Au Népal, épisodiquement le monde des expéditions est secoué par une crise mais aucun changement profond ne semble modifier la situation.

Le précédent séisme, dont l’onde de choc s’est propagé dans le monde entier, avait révélé un malaise profond et des failles importantes dans le système en place. Problème identitaire et manque de considération, mais aussi appropriation des lieux pour une activité spécifique dans un univers éminemment dangereux et complexe, avec des enjeux économiques extrêmes et où les postures égotistes sont caricaturales. Au camp de base de l’Everest, au printemps 2013, le lynchage de trois occidentaux par un groupe de cents népalais en colère avait été évité de justesse. Toute la presse en avait parlé avec force commentaires, puis la saison avait continué comme si de rien n’était, avec son lot de réussites et de morts.

Dans les mois qui ont suivi, le ministère du tourisme, un peu ébranlé par les conséquences de l’incident, a rédigé un document de plus de cent pages sur les améliorations  et règlementations à mettre en place. Il s’est échoué quelque part, dans un service en pleine restructuration post électorale de l’automne 2013.

Puis, le 16 Avril 2014, Sagarmatha s’est ébroué un peu, déclenchant une chute de séracs et une catastrophe. Le bilan est dramatique : 16 népalais sont morts dont 13 de l’ethnie Sherpa et trois personnes ne seront pas retrouvées. Tous travaillaient comme porteurs d’altitude et effectuaient un portage de matériel au camp 1 en remontant «l’Ice Fall», la partie la plus complexe et dangereuse de l’itinéraire, précédemment équipée d’échelles et de cordes fixes par une équipe spécialisée (les Ice fall Doctors).

Le choc est immense et l’ensemble de la communauté Sherpa a été ébranlée.
Immédiatement, la nouvelle s’est propagée comme une trainée de poudre.

Une délégation du ministère s’est même déplacée au camp de base, en hélicoptère et sous oxygène.
Dans le feu de l’action, des revendications précises des HAP (Hight Altitude Porters) ont été formulées et adressées au gouvernement. Les dix huit demandes d’une sorte de pétition signée par une centaine de népalais ont été jugées acceptables et «ont été acceptées» par ¨the mountaineering section¨, le bureau du ministère en charge des expéditions.

Les volutes de fumée se sont dispersées, les cérémonies funéraires sont terminées. La vie a repris son cours et les occidentaux sont rentrés chez eux.

En Europe, la nouvelle a fait la une des journaux durant une courte période et sur la toile elle a provoqué les commentaires acerbes habituelles.

Les facettes sombres de l’alpinisme.

Il est facile de dénigrer ce qui se passe à l’Everest tellement c’est visible et inacceptable. Sans prendre en compte, que dans les Alpes les plus hauts sommets sont le théâtre des mêmes excès, des mêmes déviances de la pratique de la part des alpinistes, avec les mêmes comportements. Seule la démesure de l’Everest amplifie ces comportements et leurs conséquences et les rend si caricaturaux. C’est simplement notre envie très égotique d’atteindre le sommet du Mont Blanc, du Cervin ou de la Meije qui provoque une telle surfréquentation.  On y retrouve les problèmes identiques de compétence des alpinistes, de pollution, d’aménagement des itinéraires et de commercialisation de l’ascension. Sommes-nous capable dans les Alpes de réduire la pression sur l’environnement au Mont Blanc, ou de diminuer le nombre de mort ? De réguler la situation et les relations pour le moins surprenantes instaurées par les guides de Zermatt ? D’enlever tous les équipements en place à la Meije, au Cervin ou à la Dent du Géant qui favorisent encore plus la fréquentation?

Les différentes situations sur ces sommets emblématiques sont bien sûr beaucoup plus complexes à prendre en compte, mais elles illustrent simplement la partie la plus sombre de la pratique de l’alpinisme.
Et ce n’est malheureusement pas les 16 morts de l’Everest qui vont modifier comme par enchantement la situation sur la plus haute montagne du monde.
Par contre, il est nécessaire d’apporter un éclairage sur le sujet, à la communauté des alpinistes, parfois un peu loin des réalités locales. Car si l’ascension de Sagarmatha n’est qu’une toute petite partie de l’alpinisme en Himalaya, sa position centrale en fait la référence qui structure l’organisation et la règlementation de l’ensemble des expéditions au Népal.

Les travailleurs de l’Everest.
Une meilleure connaissance des différentes professions qui structurent l’organisation d’une expédition à l’Everest permettrait une reconnaissance plus juste, une relation plus respectueuse envers les népalais et peut être une modification de certaine profession.
Si actuellement les occidentaux sont au sommet de cette organisation commerciale, sans clients, il n’y aurait pas d’expédition et sans les Népalais il n’y aurait non plus pas d’ascension. Peut être serait il judicieux de modifier notre représentation pour mieux prendre en compte les travailleurs du bas de l’échelle, en quelque sorte d’inverser la pyramide de l’Everest.

Pour moi, la profession la plus incroyable reste celle des Ice Fall Doctors, qui équipent et qui entretiennent durant toute la saison l’Ice Fall, la gigantesque chute de séracs où passe la voie normale népalaise. Un très beau film de Michel Pelé leur rend hommage, mais se sont eux les véritables oubliés de l’Everest. Comme le sont également toutes les petites mains qui s’affairent en cuisine pour préparer les repas de l’ensemble de la communauté et en particulier au camp 1, au-dessus de l’Ice Fall.

Les porteurs d’altitude (les HAP) font bien sûr, partie d’une profession clef de l’organisation, puisqu’ils acheminent l’ensemble du matériel aux différents camps d’altitude et ce sont eux qui équipent également la montagne au-dessus du camp 1. Mais les porteurs ne sont pas tous issus de l’ethnie Sherpas et surtout, ce ne sont pas des guides. Cette confusion trop souvent entretenue par les médias, est surtout préjudiciable à l’émergence d’une véritable profession, reconnue, organisée et protégée.

Il ne peut y avoir de changement profond dans l’organisation des expéditions à l’Everest sans mobilisation importante des porteurs d’altitude pour défendre leur cause, leurs statuts, leurs rétributions, leurs protections sociales, leurs formations. Pourquoi n’existe-t-il pas actuellement une organisation syndicale professionnelles des Hight Altitude Porters de l’Everest qui travaillent au-dessus du camp de base. Peut-être y a t il à l’Everest tout simplement trop d’enjeux financiers pour que les porteurs d’altitude soient réellement pris en compte par leur employeurs, les agences népalaises ?

Depuis quelques années, certaines agences népalaises proposent directement grâce à Internet, une ascension de l’Everest, venant ainsi concurrencer les grandes compagnies étrangères principalement anglo-saxonnes. Ce qui est complètement logique. Mais plus récemment, une concurrence farouche s’est mise en place entre les agences népalaises avec un véritable dumping sur les tarifs pratiqués. Et comme d’habitude, la manière classique de baisser les coûts d’une prestation de services consistent à diminuer les salaires et la qualité des prestations et donc directement, la rémunération des HAP.

Une issue, climatique ?
Pour l’Ice Fall, il faut savoir qu’en Europe personne n’accepterait d’emprunter cet itinéraire. Ni les guides avec des clients, ni les alpinistes amateurs. Mais au Népal, c’est le seul itinéraire possible pour qui veut gravir l’Everest par une voie relativement simple. Malheureusement, à cause du changement climatique et de la fonte des glaciers himalayens, la situation a changé d’année en année, complexifiant de plus en plus le cheminement dans ce chaos glaciaire de plus en plus instable et menacé par des séracs sur la rive droite. Insidieusement une situation, initialement déjà dangereuse, s’est encore aggravée. Seules quelques rares expéditions ou alpinistes présent sur le terrain ont renoncé à leur ascension les années précédentes. Certaines  expéditions se sont déplacées versant chinois, malgré la difficulté d’organisation et des coût supérieurs.

Cette année, toutes les expéditions versant népalais sont rentrés, le gouvernement a seulement promis un report des permis sur cinq ans (plus probablement deux ans) et doublé les indemnisations des assurances pour calmer les esprits. Mais rien n’est résolu pour autant, rien de véritablement nouveau et de rassurant se profile à l’horizon. Car pour cela, il faudrait que les HAP(de toutes les ethnies) s’organisent, se mettent d’accord pour construire véritablement leur avenir de manière indépendante, comme viennent de le faire les guides de haute montagne UIAGM népalais, pour pouvoir négocier avec leurs employeurs direct, les patrons des agences népalaises, pour la plupart Sherpa ou Bramanes de haute caste.

Mais surtout que ce passera-t-il si la chute de séracs de la voie normale népalaise devenait définitivement impraticable ?
Si tout simplement, il n’était plus possible, ou plutôt trop dangereux d’aller à l’Everest en l’état actuel du glacier?

Porteur à l’Everest… Mais pour quel salaire ?
Dès qu’il est question de l’Everest ou des expéditions sur les sommets de plus de 8000 m du Népal, des questions reviennent en boucle sur les conditions de travail et surtout sur le salaire des porteurs d’altitude.

Dorje Bothe, un népalais qui participe depuis quelques années aux expéditions que j’organise, a travaillé ce printemps sur l’Everest. Il était de repos au camp de base, le jour de la chute de séracs qui a coûté la vie à seize népalais. De retour à Kathmandu, quand les expéditions à l’Everest ont été définitivement annulées, il nous a rejoint pour «Annapurna Revisited». Presque des vacances pour lui !
Il nous a expliqué en détail son salaire sur la plus haute montagne du monde.

Les chiffres…
Un $ représente environ 100 roupies népalaises (Nrp), un € environ 130 Nrp.

L’ascension de l’Everest est une expédition qui dure 75 jours pour les équipes népalaises. Elle a coûté, pour les 9 participants, 52 500 $ par personne, sans l’aérien international ni les pourboires et bonus de sommet de l’équipe népalaise. Quatorze porteurs d’altitude étaient engagés dans cette ascension.

A l’Everest, le salaire d’un porteur d’altitude comporte plusieurs parties :

– un fixe, réglé avant l’expédition, composé d’un bonus d’équipement de 180 000 roupies et un salaire de base de 60 000 roupies (800 Nrp/jour durant 75 jours).

– une partie variable en fonction du travail de portage réellement effectué, généralement aux environs de 400 000 Nrp

– un «Summit bonus», dès l’accès au Col Sud, de 150 000 Nrp.

Au final, Dorje peut espérer gagner entre 600 000 et 700 000 Nrp pour une durée de travail de deux mois et demi, sans compter les pourboires et les «menus» cadeaux en matériel technique.

Quelques données techniques sur la partie variable.
La tarification, le poids et l’itinéraire des portages sont très précis.
– Du camp de base au C2 : 4 000 Nrp pour une charge de 12 kg qui est généralement doublée ou triplée soit 8 000 ou 12 000 Nrp par portage. C’est une longue journée de plus de 10 h (7 h de montée et 4 h de descente).
– Du C2 au C4 (le Col Sud) : 15 000 Nrp pour une charge de 8 kg. Elle aussi généralement doublée, soit 30 000 Nrp par portage, plus rarement triplée.

Concrètement, c’est donc le porteur lui-même qui décide du poids total de sa charge et donc de sa rémunération associée.

Pour les autres taches, ce sont les porteurs d’altitude ayant statut de guide qui s’occupent de l’installation des camps intermédiaires, le camp 1 et 3, et surtout de la pose des cordes  fixes au-dessus du camp 1. L’équipement de l’Icefall, entre le camp de base et le camp 1, est pris en charge par une équipe totalement indépendante, les «Icefall doctors».

La gestion des charges à la descente ne m’a pas semblé très claire, à part pour les bouteilles d’oxygène payées 45 000 Nrp pour chaque bouteille pleine et 20 000 Nrp pour une vide.
Le temps passé au camp de base, pour l’installation et en repos entre les portages, est très important, soit plus d’un mois et demi. Ceci signifie concrètement qu’un porteur d’altitude travaille moins d’une trentaine de jours au-dessus du camp de base.

Que représente cette somme au Népal ?

Juste un simple rappel : avec un revenu de 700 $ (soit 70 000 Nrp) par habitant et par an, le Népal reste l’un des pays les plus pauvres de la planète.

Mais, prenons comme base de calcul un salaire moyen mensuel de 20 000 Nrp, qui permet à une famille avec deux enfants de vivre convenablement à Kathmandu. Les revenus générés par une expédition à l’Everest, représentent plus de deux ans de ce salaire moyen. Ils permettent à une famille népalaise issus d’un milieu rural, d’augmenter de manière astronomique son niveau de vie.

C’est bien sûr un travail saisonnier, mais relativement stable avec au minimum, chaque année, deux expéditions sur un grand sommet, au printemps et à l’automne. C’est aussi un salaire net, puisque les assurances professionnelles (décès et soins médicaux) sont payées par les agences par obligation du gouvernement, et qu’il n’y a pas (encore) d’impôt sur le revenu au Népal.

En France, pour oser une comparaison, cela correspondrait à un revenu d’environ 120 000 € , durant l’été pour un guide de haute montagne…

Il est au moins possible de conclure que les porteurs d’altitude de l’Everest ont une rémunération décente, et Dorje ne souhaite qu’une chose… travailler de nouveau sur Sagarmatha au printemps prochain !

A lire…

«Népal, la malédiction de naître femme», par Marie-Amélie Carpio avec des photos de Marie Dorigny., dans la revue National Géographic de juin 2014.

«Three Springs», un très beau texte de Jemima Diki Sherpa sur son blog : http://whathasgood.com.
Il a été publié dans la revue «Les Alpes» de juillet 2014, du Club Alpin Suisse.

 

 

 

 

1 réflexion sur “Everest et expéditions”

  1. Salut Paulo, après t’avoir lu, en dehors du salaire, il y a en analogie entre alpes et Everest le « risque ». J’ai entendu à la radio, suite aux accidents de cet été au Mt Blanc, qu’en fait selon les guides de Cham, même s’il y a eu un peu plus de morts cette saison, c’est que les risques ce sont concentrés sur peu de jours, les fenêtres d’ascension ayant été très réduites, et la concentration des alpinistes donc plus fortes à ces instants. Intéressant point d’analyse!!! Est ce le même cas pour les HAP?

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