Les podcasts de Paulo Grobel

Altitude et acclimatation, 1er épisode

Bonjour à tous et bienvenues sur ce premier Podcast de Paulo Grobel dédié à un sujet qui me parle vraiment et qui est au coeur de mon expérience himalayenne.

Pour écouter ce podcast sur l’altitude & l’acclimatation, cliquez sur ce lien…

Pour planter le décor de cette conversation sur l’altitude & l’acclimatation, je voudrais partager avec vous six histoires d’altitude (parmi tant d’autres) qui m’ont particulièrement marqué et surtout fait évoluer.

Je suis donc guide de haute montagne, j’ai 63 ans et j’accompagne des groupes au Népal depuis plus de 30 ans, et uniquement pour des ascensions, des expéditions d’un mois ou plus. Avec ces dernières années 4 à 5 expés par an sur des petits ou des grands sommets (à l’exclusion de l’Everest, qui ne me fait pas du tout rêver).


Les Podcasts de Paulo Grobel
Altitude & acclimatation

altitude et acclimatation

La première histoire se passe au Noijing Kangsang, un 7000 au Tibet, en 2006. il y a presque 15 ans.

Il fait mauvais temps au Tibet en ce début d’automne. Les éclaircies sont à la fois rares et courtes. Progresser en altitude est un vrai casse-tête. Et pourtant, à notre grande surprise, nous avons atteint le sommet presque facilement, en progressant de manière continue et en doublant le nombre de camps pour profiter des rares accalmies.
Première expérience d’une « progression continue», cette expédition au Noijing m’a fait basculée dans un autre monde. En m’obligeant à repenser mon accompagnement en haute altitude, cette expérience montrait qu’il était possible de vivre en altitude (entre 6000 et 7000 m) et d’y séjourner pour une durée importante sans forcément souffrir, ni rencontrer de difficultés particulières. La manière de progresser semblait un facteur déterminant.

Si cette analyse parait évidente pour moi aujourd’hui, elle n’en demeurait pas mois à contre-courant de la plupart des expéditions en Himalaya organisées sur le mode de l’incursion : « vite en haut, vite en bas » pour ne surtout pas séjourner en altitude…  Pendant plus de 15 ans, c’était évidemment comme cela que j’avais auparavant mené toutes mes ascensions.

Puis, le Shishapangma en 2007, sans ox, sans corde fixe ni porteurs d’altitude, a confirmé plusieurs idées  :

  • 1…, Il est possible de vivre longtemps en haute altitude, même pour l’ascension d’un 8000.
  • 2…, Ce séjour en altitude est source de plaisir, sans problème de MAM particuliers.
  • 3…, Des efforts calibrés et limités facilitent l’acclimatation :

– Pas trop d’effort dans la journée, environ 4 à 6h d’effort. Le reste du temps est consacré à la récupération. En dénivelé, cela représente entre 500 et 800 m de montée, mais pas plus !

–  Un poids du sac à dos limité et calibré mais surtout controlé (12 à 14kg puis 10 kg). C’est le début de l’utilisation systématique d’un peson, au camp de base mais aussi à tous les camps d’altitude durant l’ascension.

Ce fut vraiment une très belle expé où tous mes compagnons ont atteint le sommet (sauf le guide…?) !

Mais qu’en est-il aujourd’hui de cette réflexion sur la progression continue et la philosophie de la Slow Expédition ? 
Et, que va-t-il se passer quand la majorité des ascensions va bientôt être encadrés uniquement par des népalais ?


altitude et acclimatation
En route vers le sommet…

Deuxième histoire, nous sommes en route pour le Manaslu au printemps 2009. 

À Bimtang à 3590 m, lorsque nous faisons un tour de table avec l’ensemble des participants sur notre état physique, 8 personnes sur 10 sont en souffrance : certains ont des problèmes gastriques, d’autres ont mal à la tête, l’un est tombé d’un banc et c’est froissé les côtes, et un dernier n’a pas pris ces médicaments avec lui alors qu’il souffre des cervicales après une chute à moto avant le départ. Ce qui signifie que 80% des alpinistes de mon groupe qui pourtant visent un 8000 sont HS après seulement une semaine de trek. 
Y’a vraiment quelques choses qui cloche ?

Avec une conclusion immédiate, l’acclimatation ne se construit pas à partir du camp de base mais bien avant, déjà durant le trek. Dès le départ de Kathmandu et même en France. Ça semble tellement évident ! Mais je n’en avait jamais entendu parlé auparavant…


himlung_1

Au camp 3 de l’Himlung en 2015. Nous avons bien changé !

La progression continue et la Slow Attitude (popularisées par le film de François Damilano avec la stratégie de l’escargot) sont bien ancrées dans ma pratique de guide. Durant la marche d’approche, des messages réguliers construisent notre progression. Nous voici à 6350m au camp 3. Tout le monde est au rendez-vous et demain nous partons pour le sommet. Tous les soirs, avec François des iles, qui est médecin, c’est « la tournée des popotes » qui actuellement est systématique à partir du camp de base et même pris en charge à tour de rôle entre les guides népalais et moi. C’est l’un de mes checks, car une structuration de notre progression c’est mise en place au fil des ans avec des briefings et ces checks. Et ça fonctionne… 

Mais je ne sais pas comment le transmettre aux népalais (qui bientôt me remplaceront ), et ne sait pas non plus comment s’organisent mes collègues guide français.


Vers le Mukot Pass entre Dhaulagiri et Dolpo. pour une expédition en Himalaya très exploratoire.
En montant vers le Mukot Pass

Automne 2017, camp de base du Mukot Himal, versant Hidden Valley. 

Une discussion après le petit déjeuner pour organiser concrètement la traversée du sommet. Nous allons partir ce matin pour dormir au col avec quelques guides népalais et l’équipe de cuisine traversera  directement demain en nous récupérant au passage. Tout le monde est hyper motivé par cette aventure exploratoire, la première traversée d’un col glaciaire et l’ascension d’un 6000 pour entrer au Dolpo. Mais Philippe n’est pas bien depuis trois jours, hier il est resté au camp à se reposer pendant que certains allaient au French Pass et moi au Mukot Pass avec les népalais. Avec son épouse, ils rêvent de faire un 6000 et d’aller au Dolpo, et ils sont tous deux médecins. D’ailleurs, le groupe est composé majoritairement de personnes de la fonction médicale. Avant de partir, nous discutons longuement de la stratégie à adopter et nous décidons d’un commun accord de laisser Philippe se reposer un jour de plus et de nous rejoindre le lendemain avec l’équipe de cuisine pour traverser tous ensemble. Ce jour là, après avoir dormi au col nous avons prévu d’aller au sommet en aller retour. Avec donc avec un rendez-vous au camp du col à quasi 6000 m.
À La fin de la réunion, Michel (lui aussi médecin) me glisse discrètement, « je pense que ce n’est pas une bonne décision » puis va préparer son sac. Et nous voilà partis dans la foulée tous vers le haut. La suite est caricaturale et heureusement se terminera bien… 
Bien évidemment, l’état de Philippe se s’arrange pas dans la journée et surtout après une nuit de plus en altitude Il faut redescendre d’urgence ! Bishal et quelques porteurs, prennent en charge la descente à pieds vers Marpha en re-traversant le Dhampus Pass.

Comment un groupe avec une telle concentration d’expérience tant médicales qu’himalayennes, a-t-il pu valider, cautionner une telle décision ? Et moi le premier ? Ça me rappelle étrangement le premier livre de Christian Morel, « les décisions absurdes » !
Simplement parce que l’envie de traverser était la plus forte et que nos mules avec notre matériel pour la suite du voyage, nous attendaient de l’autre côté ? 
Encore un coup de ce PFH !!!


A view from my desk ! le versant Est Du Bhrikuti Shail depuis le camp 3 du Lugula. Crédit Sergio di Léo

Automne 2019, après ascension du Lugula un presque 7000 entre Phu et le Mustang. 

Malgré un mauvais temps persistant, notre expé est une réussite, quasi tout le monde va réussir le sommet par un nouvelle itinéraire situé au Tibet (pardon en Chine !). Mais, à la descente, alors que nous nous sommes désencordé, Philippe s’emmêle les crampons et glisse dans la pente, en plus en sautant la rimaye. Heureusement, il se relève indemne. C’était simplement un « presque accident ».

Mais pour une fois, il donnera lieu à un véritable retour d’expérience, car j’en ai mare de l’Omerta qui règne en Himalaya sur tous les accidents qui adviennent, petits ou grands, mais avec souvent des morts à la clefs.
Je souhaite aussi augmenter la fiabilité de mes prises de décision avec mes clients et surtout former l’équipe des guides népalais. Les conclusions de ce Retex sont édifiantes, une accumulation de non communication (encore le PFH !) et comme mesure corrective l’instauration d’un briefing d’avant ascension et surtout d’un check de sommet pour organiser la descente.

Ce RETEX Himalaya, le premier du genre, est d’ailleurs en ligne sur mon site web et bien visible par tous mes compagnons de cordée et de voyage. je l’utilise dans la préparation de l’expé et il me faut maintenant l’utiliser avec les népalais.

RETEX lugula
L’histoire de Flying Philippe et l’explication de ces différentes traces. En bleu la trace de montée, en vert la trace de descente du groupe, en jaune ma trace et en rouge la chute de Philippe.

Janvier 2020, à Chamonix.

Avec mes voyageurs du Manaslu, je participe à une formation sur l’altitude et l’acclimatation, avec l’IFREMMONT. J’aime bien ça car j’apprend toujours des trucs. Mais, je suis resté sidérer par le contenu uniquement physio de l’exposé. 

C’est super intéressant, mais on en fait quoi au final ?

On se croirait il y a trente ans au début de la réflexion sur la neige et les avalanches, quand on pensait alors qu’il suffisait de mieux comprendre la neige et ses caractéristiques physiques et mécaniques pour éviter de mourir dans une avalanche. C’était avant Munter… La préhistoire, quoi !

En conclusion, je crois vraiment que ce domaine de l’environnement hypoxique, de la haute altitude et de l’acclimatation aurait tout intérêt à s’inspirer de la réflexion actuelle sur les prises de décision en situation nivologique complexe pour se construire un cadre structuré, une forme de matrice organisationnelle, avec des briefings, des check liste et des Retex, et une prises en compte des facteurs humains et des biais décisionnels (tout en intégrant les avancées des neuro sciences et de la physio), sans oublier les débriefing et le « faire ensemble ».


Et vous, qu’en pensez-vous ?

Car je ne sais pas du tout où vous en êtes sur ce sujet.
Quel est le prochain sujet qu’il est nécessaire d’aborder et d’approfondir ?
Par exemple :

  • Comment installer de bonnes pratiques dans le quotidien d’un trek ou d’une expé, avec les briefings « on the road » pour construire ce changement d’un Homo Alpinicus en Homo Himalayus ?
  • Faut-il parler de la progression continue et de la Slow attitude en expé ?
  • Ou approfondir la notion de check liste et de Retex ?

J’espère que ce podcast vous aura plu et…, n’hésitez surtout pas à laisser un commentaire.

Bon voyage en altitude et surtout je vous souhaite beaucoup de plaisir !
Paulo_fin avril en pleine période de confinement

1 réflexion sur “Altitude et acclimatation, 1er épisode”

  1. Salut Paulo
    Merci pour ce condensé d’expérience partagée !
    Je suis convaincu depuis longtemps de l’utilité des Retex et j’en ai partagé en session recyclage pilotée par Dominique Stumpert a l’époque (15 ans environ..?)
    Si ça t’intéresse je pourrais en parler avec toi de vive voix et te décrire le « presque accident » vécu sur le Kun qui etait une 2eme tentative pour moi
    Pierre

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